Des villages effacés : Les “villages détruits” après 1916

Sur les pentes douces ou boisées du département de la Meuse, entre Verdun et les hauteurs de la forêt d’Argonne, s’étendaient avant 1914 plusieurs petits villages lorrains, modestes paroisses, vivantes de leurs labours, de leurs fermes et de leurs veillées. La Grande Guerre en fit des fantômes. Huit villages – Beaumont-en-Verdunois, Bezonvaux, Cumières-le-Mort-Homme, Fleury-devant-Douaumont, Haumont-près-Samogneux, Louvemont-Côte-du-Poivre, Ornes et Vaux-devant-Damloup – furent rayés de la carte, happés par la Bataille de Verdun, la plus féroce jamais connue en France. D’autres communes de la région de Saint-Mihiel et Montfaucon-d’Argonne subirent un sort similaire, souvent moins connu.

Pas un habitant n’y vit aujourd’hui, et pourtant, ces localités existent toujours sur les cartes et dans les mémoires. Ce sont les “villages détruits”, morts pour la France, selon la dénomination officielle instaurée dès l’après-guerre (sources : Chemins de Mémoire). Aujourd’hui, leurs sites constituent des haltes pour qui cherche à comprendre la guerre autrement : non pas dans le fracas des reconstitutions ou les chiffres des grandes batailles, mais dans la lenteur d’un paysage cicatrisé, dans les traces ténues d’une vie disparue.

Entrer dans les vestiges : Ce que l’on voit encore sur place

Des ruines sous la forêt

Contre toute attente, la marque la plus évidente n’est pas constituée de pierres ni de ruines massives. La plupart des villages détruits sont tombés dans le domaine du végétal. Tranchées, entonnoirs d’obus, pans de murs moussus, bases d’églises ou puits sont dissous sous la canopée renaissante. La forêt de Verdun, plantée pour fixer les sols meurtris et purifier la terre, recouvre progressivement ces traces, mais leur dessin persiste, parfois étrangement net. Marcher à Fleury-devant-Douaumont, c’est croiser une borne “Ici la maison Rousseau”, un vieux lavoir envahi de verdure, un alignement de croix blanches sous les hêtres – autant de points de repère pour retrouver, un instant, la topographie d’antan.

Certains villages comme Bezonvaux, entièrement sous la futaie, donnent l’impression d’entrer dans un monde parallèle, presque hors du temps. L’absence de toute reconstruction – exception rare en France – tient à la volonté de sanctuariser le lieu, saisi dans ce qu’il représente : le sacrifice ultime.

Les mémoriaux et stèles

La mémoire de ces disparus est maintenue par des monuments sobres ou poignants, selon les communes :

  • Un “maire” est élu symboliquement chaque année dans chaque village détruit, pour entretenir la mémoire de la localité disparue.
  • À chaque entrée de village : une stèle portant son nom, la mention “Mort pour la France”, parfois une sculpture ou une cloche commémorative.
  • À Fleury-devant-Douaumont, un petit musée présente la vie quotidienne avant-guerre, la destruction, la mémoire (Musée Fleury - témoignages, documents d’époque, objets retrouvés).
  • Édifices reconstitués à l’identique ou fragments consolidés tels que le chœur de l’église de Bezonvaux.

Leurs “rues” subsistent, tracées au sol ou ponctuées de cairns : la rue Haute, la Grande Rue, la rue du Four… noms sans maisons, déchus de leur vie, mais présents sur les plans.

Pourquoi ces villages n’ont-ils jamais été reconstruits ?

En 1919, l’État français pris l’engagement de ne pas reconstruire les villages totalement détruits de la “Zone rouge” (source : Mémoire des Hommes). Contrairement à la plupart des autres communes du front, la destruction y était si totale que la vie était devenue impossible :

  • Le sol demeurait gorgé de munitions non explosées : en 2005, par exemple, on estimait à 300 millions le nombre d’obus tirés sur Verdun, dont 20 % n’auraient pas explosé à l’impact (France Bleu).
  • Les ruines étaient contaminées par des gaz de guerre et des cadavres, rendant tout retour dangereux à long terme.
  • Les ressources (eau, routes, terres arables) étaient profondément altérées.
  • Les habitants évacués, lorsque survivants, s’installèrent ailleurs, les communautés se dispersant durablement.

La zone rouge, qui couvrait près de 120 000 hectares en 1919, a été, pour l’essentiel, rendue aux bois, à la mémoire ou laissée à l’état de friche protégée. Aujourd’hui, les villages détruits en dehors du secteur de Verdun sont, la plupart du temps, de modestes lieux-dits ou sont totalement effacés dans le paysage, connus seulement des spécialistes ou des familles d’anciens habitants.

La mémoire vivante : Comment la Lorraine maintient le souvenir

Les associations et “anciens de…”

Dans chaque village détruit, subsiste une “association des amis du village”, rassemblant parfois d’anciens habitants, descendants ou simples passionnés. Ceux-ci organisent périodiquement des cérémonies du Souvenir, en la présence de familles, de scolaires, parfois de délégations étrangères (notamment allemandes) – car le front de Verdun fut un front comparativement internationalisé. À Fleury ou Ornes, des chantiers de bénévoles œuvrent encore, chaque année, à déblayer, restaurer les stèles, protéger les vestiges des intempéries ou de la végétation.

La présence sur les cartes et dans l’état civil

Particularité administrative : ces communes disparues sont toujours officiellement communes de France. Elles figurent sur les panneaux routiers comme sur les listes électorales, disposent d’un code postal, accueillent symboliquement un maire nommé par l’état (le plus souvent domicilié dans une commune voisine). Les conseils municipaux s’y réunissent une fois l’an, pour le vote du budget (symbolique, alimenté uniquement par les subventions liées à l’entretien du site).

Anecdotes et histoires singulières

  • À Fleury-devant-Douaumont, on signale encore parfois la présence de “fermiers temporaires” : des personnes munies d’autorisations exceptionnelles viennent pâturer des moutons dans telle clairière pour lutter contre les ronces, un écho à la vie rurale d’avant-guerre.
  • À Ornes, certains descendants reviennent chaque Toussaint fleurir les tombes de l’ancien cimetière, tandis que les enfants jouent auprès des dalles brisées là où s’étendaient les champs de pommes de terre autrefois.
  • Dans les années 1970, lors du percement de routes forestières, des engins exhumèrent, par hasard, des cruches, charnières, monnaies “napoléoniennes”, révélant la densité de la vie d’avant-guerre – et de la mort durant la Bataille de Verdun.

Le paysage d’aujourd’hui : entre dévastation et renaissance

La “Zone rouge”, espace naturel protégé

Les villages détruits, loin d’être abandonnés, sont un cœur de biodiversité rare. La forêt plantée après 1918 est devenue un sanctuaire : on y observe chevreuils, sangliers, pics noirs, orchidées sauvages. Paradoxalement, la tragédie des hommes a permis à la nature de reconquérir, en un siècle, son empire initial. Certaines zones sont strictement interdites d’accès (notamment à cause des obus non déterrés), d’autres sont ouvertes aux promeneurs, toujours accompagnés de panneaux d’information et de recommandations de prudence.

Des routes de mémoire et d’histoire

Des sentiers balisés relient aujourd’hui ces lieux, accompagnés de bornes explicatives, d’applications mobiles de géolocalisation historique ou de documents à télécharger sur les sites touristiques (notamment à l’office du tourisme de Verdun et du Pays d’Argonne). Les “villages détruits” sont une étape obligée pour les passionnés d’histoire militaire, mais aussi pour les familles curieuses, sensibles à l’atmosphère unique des lieux où nulle sirène de bus ne trouble le silence.

Des circuits comme “La route des villages détruits” permettent de parcourir la région sur une demi-journée en voiture ou en VTT, du fort de Douaumont jusqu’au cœur de la forêt de Bezonvaux, en passant par Cumières-le-Mort-Homme et Louvemont, dont le nom même marque la paradoxale vitalité des lieux disparus.

L’essentiel à retenir et pistes de découverte

  • Les villages détruits de la Meuse sont des lieux uniques en France : ni tout à fait présents, ni totalement absents, ils incarnent une mémoire qui n’appartient ni au passé ni au présent, mais à tous. Ils sont à la fois espaces de recueillement, de découverte historique et de biodiversité protégée.
  • Y aller, c’est s’offrir un temps suspendu, une forme rare de tourisme où le silence, l’émotion et l’apprentissage s’unissent. Inutile de chercher superlatifs ou palmarès : c’est l’expérience qui imprime la mémoire.
  • Pour prolonger la visite, de nombreux ouvrages proposent de découvrir l’histoire locale (par exemple, “Verdun, 1916 : Résurrection des villages martyrs” de Michel Pourny), tandis que les sites officiels – Chemins de Mémoire, Service historique de la Défense, Musée de la Guerre de Verdun – fournissent cartes, témoignages et documents d’archives.

Dans ces paysages marqués jusqu’au cœur de la terre, la Lorraine donne à voir et à méditer ce que signifie la disparition – mais aussi la persistance d’une identité, gardienne d’un passé aussi cruel qu’indispensable à la compréhension du présent.

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