Entre France et Allemagne : la Moselle, creuset d’identités et d’architectures

Nulle part ailleurs en Lorraine, l’histoire ne se lit autant dans la pierre que sur les terres de Moselle. Ici, la brique, le grès et les colombages racontent à voix basse le passage brutal d’une frontière : celle dressée par l’annexion de 1871, lorsque l’Allemagne, victorieuse de la guerre franco-prussienne, rattache la Moselle et l’Alsace-Lorraine à l’Empire allemand (Reichsland Elsaß-Lothringen). Jusqu’en 1918, puis pendant la Seconde Guerre mondiale, la région plonge dans un entrelacs d’influences, de résistances et d’ambitions architecturales rivalisant d’audace et de démesure.

Mais où, aujourd’hui, le voyageur peut-il observer le plus distinctement l’empreinte laissée par cette période ? Quelles pierres témoignent, mieux que mille discours, de l’annexion ? De toutes les cités mosellanes, Metz s’impose comme le point focal, autour de son Quartier impérial, mosaïque urbaine unique où le rêve allemand de grandeur a posé ses marques comme nulle part ailleurs. Pourtant, ce legs dépasse la préfecture et se découvre en filigrane jusque dans les villages frontaliers. Partons sur la trace de cet héritage, entre récit historique et balade architecturale.

Une métamorphose urbaine : Metz sous l’ère impériale allemande

Lorsque les autorités prussiennes prennent possession de Metz, la ville est encore corsetée dans ses remparts médiévaux et renaissants. Les Allemands y voient un chef-lieu stratégique et un symbole à reformater. Metz devient, selon l’historien Jean-Louis Girardot, une « vitrine de l’Empire et laboratoire des rêves de grandeur urbaine prussienne » (source : Revue de géographie alpine).

  • Le Reichstag accorde à Metz des investissements colossaux : entre 1871 et 1918, près de 200 millions de marks sont consacrés à la modernisation, soit l’équivalent de milliards d’euros actuels.
  • La surface de la ville double, passant de 200 ha à près de 430 ha en 1914.
  • La population grimpe de 53 000 à plus de 70 000 habitants entre 1871 et 1910, portée par l’arrivée de nombreux fonctionnaires et militaires allemands.

Sous l’impulsion de l’architecte Ludwig von Bouché, puis de Jürgen Kröger, un nouveau quartier naît à l’extérieur des anciens remparts. Sa silhouette tranche avec le vieux Metz et son classicisme français.

Le Quartier impérial, manifeste architectural de la « Germania »

C’est dans le quartier impérial, au sud de la gare, que l’empreinte allemande est la plus spectaculaire et la plus homogène. Ici, l’ambition des maîtres d’œuvre est claire : affirmer la puissance allemande, séduire les populations locales... et insinuer la germanité dans la vie quotidienne.

  • La Gare de Metz-Ville : achevée en 1908, elle se veut porte de l’empire vers la France. Longue de 300 mètres, surmontée d’un clocher « cathédrale », elle adopte à la fois le style néoroman rhénan et les canons du fonctionnalisme militaire. Charles-Émile Mewès, architecte du à Londres, en dirige le chantier aux côtés de Jürgen Kröger. Anecdote : Guillaume II avait imposé que son train impérial puisse accéder directement au quai royal, sans croiser les autres voyageurs.
  • L’Avenue Foch : percée majestueuse bordée d’immeubles massifs en pierre de taille, à l’allure prussienne incontestable, ici, les bow-windows et tourelles contrastent avec les façades classiques du centre. Les sculptures de dragons, aigles et motifs végétaux signalent leur inspiration ; les encadrements de portes sont parfois ornés d’inscriptions germaniques.
  • Le Palais du Gouverneur militaire : achevé en 1905, ce palais néo-roman évoque les forteresses des bords du Rhin. Il témoigne de l’importance accordée à la présence militaire et politique : Metz était alors la principale base de garnison allemande à l’ouest de l’Empire.
  • Le Temple Neuf : posé sur la pointe de l’île du Petit Saulcy, il est dédié à la communauté protestante allemande. Son style néoroman et ses pierres sombres dialoguent avec la Cathédrale, en une rivalité feutrée mais éloquente. Saviez-vous ? Le protestantisme, alors minoritaire à Metz, s’affiche soudain avec éclat, symbole de l’Empire, face à une tradition catholique séculaire.

La préfecture et le nouveau quartier administratif complètent cet ensemble, conçu comme un manifeste esthétique et politique. La verticalité, la massivité, l’emploi du grès rose et jaune des Vosges, mais aussi le souci du détail (vitraux, ferronneries…), témoignent d’une volonté de créer un « style impérial lorrain » hybride.

Au-delà de Metz : Sarrebourg, Forbach, Saint-Avold et le patrimoine périphérique

Si Metz concentre l’héritage le plus spectaculaire, l’annexion allemande a aussi profondément marqué d’autres villes et bourgs de Moselle, souvent sous des formes moins colossales mais tout aussi éloquentes.

  • Sarrebourg : la ville voit son urbanisme redessiné sur le modèle des cités allemandes de garnison. L’actuelle rue de la Gare et ses maisons à encorbellement trahissent cette filiation. L’hôtel de ville, reconstruit en 1906, affiche un éclectisme typique, entre néorenaissance et Jugendstil.
  • Forbach : flanquée de la frontière allemande, Forbach accueille des casernes et une gare dans le style « Wilhelm II », et plusieurs immeubles ornés de motifs germaniques, parfois même d’inscriptions trilingues.
  • Saint-Avold : c’est dans l’organisation du quartier de la gare et ses villas de notables que l’on observe encore le mieux la marque allemande. Ici, les jardins mitoyens, les toitures à la hanse et les oriels rappellent la Rhénanie.

Plus au nord, dans les vallées minières, des cités ouvrières portaient elles aussi les codes esthétiques allemands : alignements rigoureux, façades à la brique, « kantine » et « heimatstil » (un style régionaliste allemand faisant la part belle au bois et à la pierre). Ces cités, comme celles de Petite-Rosselle ou de Creutzwald, demeurent des exemples précieux de ce que fut la « germanisation par l’habitat ».

L’annexion jusque dans les villages : églises, écoles et maisons communales

L’influence allemande ne se cantonne pas aux grandes villes : elle s’insinue dans le tissu de la campagne mosellane, où elle a laissé des milliers de bâtiments publics et religieux.

  • Les écoles communales : bâties massivement à la fin du XIX siècle, avec des plans normalisés imposés par les autorités du Reich. Ces bâtiments, souvent en grès, à toiture raide et hautes fenêtres, sont encore la fierté de dizaines de villages mosellans, de Boulay à Bitche.
  • Les mairies et maisons du peuple : nombreuses sont marquées par un style néogothique ou néoroman pragmatique, alliant sobritété prussienne et fonctionnalité. Le triptyque « Schule, Rathaus, Kirche » (École, Mairie, Église) structure le cœur de nombreux petits bourgs.
  • Les églises néogothiques ou néoromanes : le recensement des édifices religieux (INSEE, ministère de la Culture) montre qu’en Moselle, 296 églises ou chapelles ont été bâties ou fortement transformées entre 1871 et 1918, un record en France sur la même période.

Anecdotes et symboles : la germanité inscrite dans la pierre

  • De nombreux immeubles du quartier impérial de Metz conservent, gravées dans leurs linteaux ou encadrements, les inscriptions «Zollhaus», «Hauptstrasse», ou même des dates en chiffres gothiques allemands.
  • Le Palais du Gouverneur arborait vers 1910 une immense frise représentant les batailles prussiennes – retirée après la première restitution à la France.
  • Sur certaines anciennes écoles, le mot «Schule» ou la devise allemande «Dem Wahren, Guten, Schönen» (Au vrai, au bon, au beau) sont encore discernables sous la peinture.

Ce patrimoine a longtemps été nié, effacé ou « francisé ». Pourtant, depuis une vingtaine d’années, la valorisation de ces architectures progresse. En 2017, le « Quartier impérial » de Metz est reconnu au patrimoine mondial de l’UNESCO (liste indicative), soulignant sa singularité et sa valeur universelle.

Un patrimoine vivant : redécouvrir l’héritage de l’annexion allemande

Explorer la Moselle sous l’angle de l’annexion allemande, c’est donc plonger dans un paysage architectural où l’histoire a laissé une empreinte sensible et complexe. Metz conserve le cœur battant de cet héritage, mais une visite attentive dans les rues de Sarreguemines, Thionville, Bitche ou Sarrelouis révélera d’autres pépites moins monumentales mais tout aussi évocatrices : écoles à la rigueur prussienne, hôtels particuliers rhénans, villas à pans de bois, stèles bilingues. Ce patrimoine ne cesse de dialoguer avec le présent, incarnant les tensions, les échanges et les réconciliations qui font l’âme de la Lorraine mosellane.

Pour qui veut comprendre la Lorraine, la Moselle et leur identité plurielle, suivre la trace de l’architecture allemande, c’est accepter de s’y confronter, d’y trouver de nouveaux récits et peut-être, au détour d’une pierre sculptée, de ressentir la profondeur d’une histoire européenne commune.

Sources principales :

  • Revue de géographie alpine, Jean-Louis Girardot
  • INSEE, recensements et bases historiques (patrimoine bâti en Moselle)
  • Ministère de la Culture, base Mérimée
  • Unesco, liste indicative du patrimoine mondial : Quartier impérial de Metz
  • Ouvrage « Metz. L’architecture allemande 1871-1918 », Serge Domini, éditions Serpenoise, 2011
  • Archives départementales de la Moselle

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