Un territoire singulier entre Metz et Sarrebourg

Loin des clichés industriels de la Lorraine, le plateau lorrain en Moselle se dévoile sous les atours d’une campagne tout en douceur, aux nuances dorées et aux horizons ouverts. Une terre discrète coincée entre la vallée de la Moselle et les premières pentes des Vosges, qui concentre pourtant une belle diversité de paysages, héritiers de siècles d’interactions entre nature et activité humaine. Situé principalement dans l’Est du département, le plateau occupe une part centrale du “saumon” lorrain, de la région messine jusqu’aux confins du Saulnois et du Pays de Sarrebourg. Cette mosaïque contraste avec d’autres territoires lorrains plus vallonnés ou boisés, et reste un livre ouvert sur la géographie et l’histoire rurale de la région.

Définition géographique : ce qui fait le “plateau lorrain”

Avant d’explorer le détail des différents paysages, précisons de quoi il s’agit. D’un point de vue géologique, le plateau lorrain désigne une vaste surface s’étirant du Nord au Sud de la Lorraine, caractérisée par sa faible dénivellation et sa constitution en couches sédimentaires — calcaires du Jurassique ou couches marneuses du Trias, selon les endroits. En Moselle, ce plateau occupe plus de la moitié du département, culminant rarement au-delà de 400 mètres, avec une ondulation très douce. Ses limites sont parfois floues, mariant les influences du Bassin parisien à l’Ouest et du relief vosgien à l’Est (BRGM).

Les grandes prairies céréalières : la mer des blés

Au printemps, le plateau prend des airs de steppe dorée. Les champs céréaliers, presque sans fin, composent le panorama le plus emblématique du plateau lorrain mosellan. Ce sont principalement ici des cultures de blé tendre, d’orge, de maïs ou de colza, sur de vastes parcelles issues du remembrement des années 1950-1970. Selon les données du Ministère de l’Agriculture, en 2020, plus de 140 000 hectares du département étaient dédiés aux grandes cultures, soit près de 40 % de la surface agricole utile — un record à l’échelle du Grand Est (“Agreste Grand Est”, 2021).

  • Printemps : tapis vert tendre des jeunes pousses,
  • Été : vagues de blé blond oscillant sous le vent,
  • Fin d’été : mosaïque de chaumes, bottes de paille et champs retournés.

Ce paysage agricole, s’il témoigne d’une modernisation des pratiques, n’efface pas la diversité botanique locale. On y trouve de nombreuses espèces de messicoles (coquelicots, bleuets, nielle des blés), notamment dans les secteurs de conservation (secteur de Château-Salins, vallée de la Seille).

Bois et forêts : des îlots dans la plaine

La forêt n’a pas totalement disparu du plateau lorrain, même si elle semble en retrait par rapport aux massifs voisins des Vosges ou du Pays messin. Les forêts apparaissent ici comme des îlots, des “boqueteaux” ou “bosquets” souvent placés sur des buttes (monticules d’origine géologique ou vestige de parcelles non défrichées). On compte plus de 26 000 hectares forestiers sur le plateau en Moselle (source : Inventaire Forestier National), répartis en :

  • Petites chênaies et charmaies sur sols lourds,
  • Bois d’acacia, parfois de hêtres,
  • Mares forestières et clairières humides abritant amphibiens et papillons rares (protection Natura 2000 en vallée de la Seille).

Y marcher, c’est alterner ombre et lumière, longer des anciens chemins creux, croiser parfois d’antiques bornes de pierre grises, vestiges des limites communales.

Les vallées alluviales : la Seille, joyau discret

Sur ce plateau, de légères ondulations dessinent des vallées à peine marquées. Mais c’est la Seille qui, depuis Marthille jusqu’à Ars-sur-Moselle, déploie ses méandres paisibles sous les saules et les aulnes. Cette rivière, chargée de sel depuis des millénaires (elle fut la colonne vertébrale du Saulnois), confère à ses alentours une identité inimitable :

  • Mares saumâtres et prairies de fauche à orchidées,
  • Nombreuses cigognes blanches (colonie de Marsal),
  • Vestiges de l’exploitation du sel et anciennes fermes salines (le “sel de Vic” était très réputé au XVII siècle : source Maison du Sel de Marsal).

Le fond de vallée contraste, par ses prairies humides et ses bosquets, avec les steppes surélevées du plateau ; il offre refuge à une faune plus variée, et attire en été de nombreux hérons, cigognes et autres migrateurs.

Le pays de l’eau : étangs, mares et trouées humides

Qu’on ne se trompe pas, le plateau n’est ni sec ni monotone : c’est une terre où l’eau affleure souvent. D’innombrables petits étangs parsèment le Saulnois (plus de 1 000 recensés dans la seule “région des étangs”, Inventaire piscicole Lorrain 2015), vestiges du travail des moines du Moyen-Âge, naguère habiles pisciculteurs.

  • Le grand Étang de Lindre : fleuron de la Moselle humide, 620 hectares (plus grand étang artificiel du Grand Est), réserve ornithologique de première importance (173 espèces d’oiseaux observées).
  • La mosaïque d’étangs autour de Tarquimpol, Dieuze et Mulcey.
  • Réseaux de mares temporaires, liées aux anciennes exploitations de sel ou à l’élevage traditionnel.

Au printemps, ces eaux miroitantes accueillent foule de migrateurs, conduisant la Ligue de Protection des Oiseaux (LPO) à classer le secteur Natura 2000 et Réserve de Biosphère par l’UNESCO (Étangs de Lindre).

Paysages humains : villages perchés, églises fortifiées, chemins de crête

Les hommes ont marqué ces paysages depuis la Préhistoire. Les villages du plateau, pour la plupart bâtis sur les “bosses” ou zones surélevées (Exemples : Vic-sur-Seille, Marsal, Albestroff, Château-Salins), offrent une lecture précieuse des stratégies de peuplement.

  • Églises-forteresses (nombreuses) : Vic-sur-Seille, Marsal, faucilles et tours crénelées destinées à protéger les habitants en cas de pillage,
  • Larges rues bordées de maisons lorraines traditionnelles, à grands portails pour les charrois,
  • Villages-rues, souvent d’aspect allongé, reliés par un réseau dense de chemins d’exploitation convergeant vers l’église ou la halle à blé.

Sur les lignes de crête, chemins balisés et sentiers herbeux, parfois anciens tracés gallo-romains, permettent de marcher sur ces “hauteurs” à la vue imprenable. Par temps clair, le regard porte jusqu’aux forêts de la Meurthe-et-Moselle, aux clochers du Pays Messin, parfois jusqu’aux reliefs des Vosges du Nord.

Paysages patrimoniaux et traces du passé

Même dans l’apparente monotonie, le plateau lorrain conserve les marques des temps anciens :

  • Oppida celtiques sur les buttes : Butte de Mousson, Oppidum de Château-Salins,
  • Restes d’anciens camps romains, sites gallo-romains à Marsal (musée du sel),
  • Ouvrages de la guerre de Trente Ans ou du conflit 1870-1945 : blockhaus, postes d’observation (notamment autour de Dieuze et de la ligne Maginot aquatique).

Ici, la pierre jaune de Jaumont s’impose peu ; ce sont des moellons calcaires gris, les toits couverts d’ardoise ou de tuiles canal — moins clinquants, sans doute, mais parfaitement intégrés à la palette automnale des moissons.

La lumière et les saisons : secret du plateau

Le caractère du plateau lorrain en Moselle se révèle d’abord dans sa lumière : vastes cieux, nuées basses, couchers de soleil à l’infini. Chacun des quatre actes de l’année redessine l’horizon :

  1. Printemps : vert éclatant, mares garnies de grenouilles en concert, vols de vanneaux,
  2. Été : chaleur sèche, mer de blé blond, rues désertées aux heures chaudes,
  3. Automne : feuillage rougeoyant, matinées de brume enveloppant les vallées, migration des grues et passage de chevreuils,
  4. Hiver : plateau nu, couvert parfois de neige, atmosphère de bout du monde où ne subsiste que la silhouette d’une ferme ou d’un clocher.

Le vent d’ouest, souvent vif, imprime sa marque : il pousse nuages et orages, dessine dans les blés des vagues temporaires, et rythme la vie des hommes et des bêtes.

Du paysage naturel à l’imaginaire rural

Le plateau lorrain en Moselle n’est pas qu’un décor : c’est le creuset d’une culture, d’un rapport particulier à la terre. Dans la toponymie, dans la gastronomie (pain de seigle, fromages affinés dans la salure de Marsal), dans les dictons du terroir (« Vent d’Westrich, pluie bientôt riche »), on retrouve la trace de cette familiarité entre l’Homme et le paysage.

Ce territoire, parfois méprisé pour sa prétendue monotonie, captive aujourd’hui botanistes, photographes, marcheurs et ornithologues. Certains villages, à l’écart des flux touristiques, conservent toute leur authenticité. De grandes opérations de revalorisation patrimoniale ou écologique ont vu le jour depuis vingt ans (restaurations de mares, sentiers balisés, journées du patrimoine rural), preuve qu’ici, le paysage devient aussi un enjeu culturel et écologique.

Explorer et ressentir : pistes pour un voyage différent

Pour qui souhaite saisir l’essence du plateau lorrain en Moselle, quelques pistes :

  • Cheminer sur les sentiers du “Pays des Étangs” (GR5), entre Lindre et Tarquimpol : alternance de bocage humide, villages anciens, rives ornithologiques,
  • Découvrir les marchés de Vic-sur-Seille ou Marsal : saisons et productions locales dictent le visage du paysage,
  • Observer le lever du jour depuis une butte entre Albestroff et Insming, pour admirer la brume sur la Seille,
  • Arpenter les “chemins blancs” (anciennes voies de sel), si typiques du Saulnois, où l’on croise encore berger commun, chevreuil ou renard au détour d’un bosquet.

Le plateau lorrain en Moselle s’offre alors à ceux qui prennent le temps, et s’effacent pour le contempler. Il ne cherche pas l’éclat tapageur, mais invite à une forme d’attention, à la fois humble, curieuse et respectueuse — une promesse de dépaysement, à quelques kilomètres de Metz, pour peu que l’on soit prêt à voir la beauté là où elle est, et à laisser parler les paysages.

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