Lignes de crêtes et frontières mouvantes : géographie et histoire entremêlées

Le massif vosgien, puissant trait d’union entre la Lorraine et l’Alsace, s’étire sur environ 120 kilomètres du nord au sud, depuis le col de Saverne jusqu’aux environs de Belfort. Culminant au Grand Ballon (1 424 mètres), ses sommets, modelés par les glaciations quaternaires, dessinent de larges vallées et des lignes de crêtes autrefois denses forêts, aujourd’hui encore tissées de landes et de chaos de roches. Ces reliefs ont très tôt servi de frontières naturelles, tour à tour marge défensive, abri pour des populations, et ligne de partage entre différents mondes linguistiques, culturels et spirituels (Les Vosges, Conseil départemental).

  • Plus de 1 000 km pour le Parc naturel régional des Ballons des Vosges, créé en 1989, qui protège la plus grande portion du massif.
  • Une myriade de cols (Hohneck, Bonhomme, Donon) qui furent longtemps des points de passage stratégiques, avec des frontières moveantes jusqu’au XX siècle.

Abbayes, monastères et spiritualité : les Vosges, terre de repli et d’éveil

Ce n’est pas un hasard si les premiers grands édifices du massif sont d’ordre spirituel. Les Vosges furent, dès la fin de l’Antiquité, un refuge pour les ermites et religieux en quête de silence et de nature.

Labadie de Senones, 1 100 ans d’histoire monastique

Fondée au début du VIII siècle par l’ermite Gondelbert, la abbaye de Senones devint, à partir du XI siècle, l’un des plus puissants centres bénédictins de l’Est de la France. Haut-lieu de production de manuscrits, de connaissances et de spiritualité, elle hébergea entre autres l’abbé dom Calmet, célèbre pour ses études bibliques et son érudition du XVIII siècle (abbaye-senones.fr).

  • À son apogée, l’abbaye possédait plus de 150 villages et hameaux sous son autorité directe.
  • Dom Calmet y reçut Voltaire en 1754, qui écrira « Je trouvai en dom Calmet un savant modeste, un homme tolérant dans une contrée sauvage ». Anecdote qui en dit long sur l’esprit d’ouverture du massif.

Etival-Clairefontaine et Moyenmoutier : les voix féminines et érudites

Étival, fondée vers 663, fut reprise plusieurs fois par des abbayes féminines puis masculines. Moyenmoutier, tout proche, a laissé son empreinte comme centre de réforme bénédictine « la Congrégation de Saint-Vanne », symbole de rayonnement intellectuel vosgien à la Renaissance. À Etival, à la période médiévale, les religieuses détiennent parfois droit de seigneurie, chose rare pour l’époque.

Châteaux-forts et forteresses : le massif en théâtre de pouvoirs

S’il est une silhouette qui hante les crêtes vosgiennes, c’est bien celle des vieux châteaux-forts, sentinelles émergeant de la brume. À partir du XI siècle, dans un contexte de rivalités entre duché de Lorraine, Empire, évêché de Metz et comtes locaux, le massif voit se dresser des dizaines de forteresses.

Le Haut-Koenigsbourg, vaisseau de pierre

Même s’il est situé côté alsacien, le Haut-Koenigsbourg, perché à 757 mètres, domine l’horizon vosgien et incarne la puissance médiévale régionale. Fondé au XII siècle, maintes fois assiégé, il chute définitivement face aux Suédois en 1633, puis tombe en ruine jusqu’à sa restauration sous Guillaume II d’Allemagne à partir de 1900. Sa reconstruction, très documentée, est un symbole d’appropriation politique des lieux (voir Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg).

  • Le château mesure près de 270 mètres de long et occupe presque 1,5 hectare.
  • Visité par plus de 500 000 personnes chaque année, il est l’un des sites patrimoniaux les plus fréquentés du Grand Est (haut-koenigsbourg.fr).

Les sentinelles lorraines : Pierre-Percée, Ormont, Châtel-sur-Moselle

  • Pierre-Percée (XII siècle ): Son nom provient d’un mystérieux arc percé dans la roche au pied du donjon. Avec plus de 20 mètres de hauteur, il est l’un des donjons carrés les mieux conservés de Lorraine. Le lac artificiel voisin, créé pour alimenter le canal de la Marne au Rhin, n’apparaîtra qu’en 1993.
  • Châtel-sur-Moselle (X siècle) : Plus grand château-fort de Lorraine médiévale avec 13 tours et plus de 1 400 mètres de remparts. Trois enceintes successives et quinze portes, l’ensemble s’étend sur près de 5 hectares. Au Moyen Âge, c'était une clé majeures de la défense du duché.
  • Ormont : Ruines romantiques, vestiges d’une forteresse perchée à 867 mètres, sur un cône volcanique, tenue par différentes familles au fil des siècles.

Églises, croix et traditions : les Vosges, Carrefour de cultes et d’identités

Sillonner le massif, c’est croiser multitude de chapelles et de croix de chemins. Certaines, telles que la chapelle Saint-Blaise (au Tholy) ou celle du Haut-du-Tôt (plus haut village des Vosges, à 820 m), témoignent des vagues de pèlerinages, des mouvements de peste ou de remerciements pour de maigres récoltes.

Chapelle Notre-Dame de la Roche

Érigée sur un site naturel, la chapelle de la Roche, à Saint-Amé, attire depuis le Moyen Âge celles et ceux qui viennent demander guérison ou protection. Les ex-voto gravés sur la roche mêlent rites païens et chrétiens — une continuité rare des pratiques populaires.

  • Des « cimiers » – croix en pierre surmontant les fermes – rappellent la forte piété rurale.
  • Le « chemin des Croix » à Bussang aligne 21 croix de grès, mêlant mémoire religieuse et ancrage territorial fort (cheminsdescroix.fr).

Villages et vallées : cœur vivant et mémoire du massif

Si le massif vosgien parle, il le fait à travers ses villages. Gérardmer, surnommée « la Perle des Vosges », doit son essor au textile, mais c’est dans les vallées comme celle de Munster, de la Thur ou de la Vologne, que s’écrit l’histoire populaire.

  • Vallée textile : À la fin du XIX siècle, plus de 200 usines et ateliers jalonnent le bassin vosgien, essentiellement autour de Saint-Dié, Remiremont et Gérardmer. Au maximum en 1921, la filière emploiera jusqu’à 65 000 ouvriers dans le département des Vosges (INSEE).
  • Les marcaires (éleveurs) et les fameuses fermes-auberges des crêtes sont toujours présentes : c’est là, entre mai et septembre, que se perpétue la fabrication du munster, fromage AOP né dans les monastères vosgiens.

Les villages comme Xonrupt, Cornimont, Ventron ou La Bresse, marqués durant la Première puis la Seconde Guerre mondiale (plus de 2 000 civils tués lors de la Libération du massif en 1944), ont su garder leur dialecte, leur accent, et leurs fêtes, à l’exemple du carnaval de Saulxures-sur-Moselotte, du corso fleuri de Gérardmer ou encore de la fête des jonquilles.

Les sommets et les lignes bleues : symboles, batailles et balade

Le massif vosgien, c’est aussi la fameuse « ligne bleue des Vosges » qui apparent, au loin, séparait jadis la France de son rêve d’Alsace perdue. Expression popularisée après 1871, emblématique pour toute une génération.

  • Le Hohneck (1 363 m) : troisième plus haut sommet des Vosges, centre de la Route des Crêtes, théâtre d’intenses combats entre 1914 et 1918, aujourd’hui escale incontournable qui offre, par temps clair, une vue jusqu’aux Alpes bernoises.
  • Le Donon (1 009 m) : sommet sacré dès l’époque celtique, plus tard temple gallo-romain, puis observatoire militaire pendant la guerre de 1870 comme de 1914-18. On y trouve toujours les vestiges d’un temple romain et d’un tombeau – rareté archéologique.

Les tourbières (Vaches, Lispach, Machais) et lacs glaciaires (Retournemer, Blanchemer, Gérardmer) sont issus de la dernière glaciation mais aussi des usages miniers, industriels et forestiers qui ont retissé le paysage jusqu’à l’époque contemporaine. Plusieurs sites naturels, comme le lac de la Maix ou les cascades de Tendon, gardent une aura quasi-légendaire.

Le massif vosgien au fil des siècles : résistance, mémoire et renaissance

Le massif a été le siège de toutes les résistances : celle des contrebandiers, des huguenots en fuite, des maquisards de la Seconde Guerre mondiale. Le col de la Schlucht est, à ce titre, célèbre pour son rôle dans l’exode alsacien de 1940 et les passages vers la liberté. Les centaines de stèles et de plaques que l’on croise sur les routes témoignent d’une mémoire vive, prégnante, jamais folklorisée.

  • La Résistance y compta près de 4 000 membres organisés en 1944, dont le groupe Loup composé principalement de Vosgiens et d’Alsaciens fuyant le régime nazi (Archives départementales des Vosges).
  • La « bataille du Donon » (22 août 1914) fut l’un des premiers affrontements franco-allemands sur le massif, avec plus de 4 500 tués en deux jours.

Mystères, nature, et transmission : explorer les Vosges aujourd’hui

Marcher dans le massif vosgien, c’est suivre la trace des anciens – moines, seigneurs, soldats, ouvriers, bergers, contrebandiers. Les pierres et les forêts parlent autant que les archives : chaque lieu emblématique, chaque vallée, rappelle que l’histoire du massif ne se limite pas à un inventaire patrimonial, mais se vit dans l’épaisseur des paysages.

Aujourd’hui, les grandes Traversées (GR5, Sentier des Roches...), les festivals culturels d’été, les fermes et marchés locaux continuent à faire vivre ce territoire à hauteur d’homme. La tradition orale, portée par des conteurs, les musées ruraux et le travail de protection mené par les habitants, accompagne la transmission de cette mémoire unique.

  • Près de 2,5 millions de nuitées touristiques sont comptabilisées chaque année sur le massif (Comité régional du tourisme Grand Est).
  • Près de 200 ballons (sommets arrondis) et plus de 50 sites inscrits ou classés témoignent de la richesse patrimoniale et naturelle du massif.

Chaque pas sur les sentiers, chaque halte au bord d’un lac ou dans un village encore discret, est invitation à prendre part, humblement, à une histoire séculaire, toujours en mouvement, que le massif vosgien raconte sans jamais se répéter.

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