Une frontière vivante, plus qu’une simple séparation

Au fil des siècles, la frontière entre l’Alsace et les Vosges n’a jamais été un simple trait sur la carte. Elle fut tour à tour terrain d’affrontements, ligne de partage politique et carrefour de rencontres culturelles. Ici, la montagne n’a pas isolé, mais tissé des liens, modelant un patrimoine vosgien marqué en profondeur par la proximité alsacienne. Explorer les Vosges, c’est percevoir les échos du dialecte, deviner les influences dans la pierre, les traditions, jusqu’aux saveurs d’une table. Dans l’ombre des sapins s’est joué un dialogue subtil entre deux mondes, tissé de migrations, d’échanges et de mutations, que nous vous invitons à découvrir.

Géographie mouvante, héritages pluriels

La crête des Vosges, longue de près de 120 km du nord au sud, forme la colonne vertébrale de ce pays de forêts et de vallées. Malgré l’apparente rudesse de ce paysage, le massif n’a jamais été un rempart infranchissable. Les cols, denses et praticables, ont toujours permis les passages — marchands, religieux, militaires ou culturels. Du col de Saverne au Ballon d’Alsace, ils sont autant de portes ouvertes sur une histoire partagée.

  • La ligne bleue des Vosges s’exprime dès 1648 avec le Traité de Westphalie, qui sépare l’Alsace du duché de Lorraine.
  • Entre 1871 et 1918, après l’annexion de l’Alsace au Reich allemand, la crête devient frontière internationale, fragmentant les familles, les communautés et redéfinissant les échanges (archives départementales du Bas-Rhin).
  • Après 1945, la frontière redevient administrative, mais son influence culturelle reste vivace.

Cette évolutivité géographique n’a cessé d’influer sur les formes du patrimoine. Ainsi, une église romane pourra marier pierre grise vosgienne et plans hérités du gothique alsacien, et les traditions artisanales se fondent, se transforment, selon la porosité de la frontière.

Résistances, échanges, et influences alimentaires : le temps de la table

La gastronomie vosgienne, loin d’être fermée sur elle-même, s’est toujours enrichie de ses voisins alsaciens. On y trouve, notamment, le goût des fermentations, des charcuteries, et la prédilection pour le chou, héritée de l'Alsace protestante. Le fromage de Munster lui-même — dont la dénomination s’étend sur les deux versants du massif —, est un emblème du partage transfrontalier.

  • Le “sürkrüt” – la choucroute – fait partie intégrante de nombreux menus dans les vallées vosgiennes orientales, jusqu’à Gérardmer ou Cornimont.
  • La fameuse tourte vosgienne fait écho à la flammekueche alsacienne, modulée par les ingrédients disponibles de part et d’autre de la montagne.

Ces influences s’observent aussi dans la tradition des marchés, notamment ceux d’automne, où se croisent producteurs vosgiens et marchands venus de la plaine d’Alsace. De nombreux villages côté vosgien étaient autrefois liés, pour leurs débouchés agricoles, aux villes alsaciennes proches, tel Saint-Dié-des-Vosges avec Sélestat ou Colmar. (Source : Encyclopédie de la Lorraine).

Architectures en dialogue : grès rose et colombages

À l’observateur attentif, l’influence alsacienne se lit jusque dans la pierre et le bois. Si les vallées vosgiennes sont marquées par une architecture rurale massive — linteaux gravés, maisons à étages en grès ou granit —, on y décèle aussi la marque des techniques venues d’Alsace.

  • Dans les vallées de la Bruche et de Sainte-Marie-aux-Mines, la maison à colombage s’invite dès le XVIIe siècle, hybridée avec les bâtiments “à la vosgienne”.
  • Les toitures à forte pente, destinées à supporter le poids de la neige, trouvent écho dans les villages alsaciens de montagne.
  • Le grès rose, extrait aussi côté alsacien, est omniprésent dans la statuaire et les portails, notamment à Senones et Moyenmoutier.

On observe également, dans certaines églises des “hautes Vosges”, des retables peints et des autels manifestement inspirés du baroque alsacien, tels que ceux conservés à Plainfaing ou à Sainte-Marguerite (Base Mérimée, ministère de la culture). Cette hybridation demeure l’un des secrets les mieux gardés du massif vosgien.

Langues et spiritualités : entre patois, dialectes et ferveur partagée

La frontière n’a pas seulement brassé les savoir-faire, elle a également fait dialoguer les langues. Si le francique, le roman et l’allemand se sont longtemps côtoyés, le dialecte alsacien déborde fréquemment sur le territoire vosgien, notamment dans les vallées convergeant vers la crête.

  • Des toponymes typiquement germaniques jalonnent le paysage : Munster, Metzeral, Altenberg… Certains hameaux des Vosges portent encore des noms alsaciens, témoignant de migrations anciennes.
  • Jusqu’au XIXe siècle, le dialecte était courant autour de Saint-Dié et dans la vallée de la Bruche (Source : Atlas Linguistique de la France).
  • L’influence religieuse alsacienne, particulièrement protestante, s’est affirmée à certains endroits à partir de la Réforme, créant une diversité confessionnelle inédite sur la zone frontalière, avec des temples souvent érigés face aux églises catholiques, par exemple à Sainte-Marie-aux-Mines.

Migrations et brassages : la frontière comme lieu de passage… et d’accueil

Plus qu’ailleurs, les Vosges tirent leur identité d’un aller-retour permanent entre “dedans” et “dehors”, entre refuge et ouverture. Nombre de familles venues d’Alsace s’installèrent côté vosgien lors des périodes de guerre ou lors de crises économiques, notamment au moment de la Révolution industrielle et après 1871.

  • L’industrie textile vosgienne, notamment à Gérardmer, Raon-l’Étape et Sainte-Marie-aux-Mines, a vu affluer des ouvriers et entrepreneurs alsaciens, porteurs de techniques et de pratiques nouvelles (Musée du Textile des Vosges).
  • Des communautés juives expulsées d’Alsace au XVIIIe siècle vinrent s’établir dans les bourgs vosgiens, laissant une empreinte architecturale — synagogues, cimetières — encore prégnante à Rambervillers ou Épinal (Consistoire israélite du Bas-Rhin).

La frontière a donc rarement joué son rôle de limite stricte : elle fut un corridor, une zone tampon, parfois une troisième voie où la différence est vécue non comme une barrière, mais comme une source de richesse et de résilience.

La mémoire transfrontalière : guerres, exils, et légendes partagées

Les deux dernières guerres mondiales ont brutalement matérialisé la frontière, la dotant de blockhaus, de traces de combats et de kilomètres de fil de fer barbelé. Le chemin des Dames, la route des Crêtes, ou encore le cimetière du Hartmannswillerkopf en sont les témoins silencieux.

  • Entre 1914 et 1918, la ligne de front suit la crête, donnant lieu à une “cohabitation forcée” entre soldats lorrains et alsaciens parfois enrôlés de force du côté allemand.
  • Après 1945, la frontière perd son apparence de déchirure, mais la mémoire demeure : chaque année, les commémorations réunissent familles et élus des deux régions, entre réconciliation et travail de deuil collectif (Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre).
  • Les légendes du massif — daims blancs à la frontière, sorcières de la forêt, saints protecteurs — sont pétries de récits des deux versants, prouvant la circulation ininterrompue des imaginaires.

Habiter la frontière aujourd’hui : héritage, transmission, et regards d’avenir

Aujourd’hui, les jeunes générations réinventent l’héritage. Les festivals transfrontaliers fleurissent, telle la fête du Munster qui rassemble vosgiens et alsaciens autour de la musique, du goût et de la convivialité ; les musées des vallées s’unissent pour préserver un patrimoine matériel commun, tandis que le Parc naturel régional des Ballons des Vosges (qui chevauche la frontière) milite activement pour la valorisation d’un paysage partagé.

  • Près de 50 communes du versant vosgien participent aujourd’hui à des programmes européens de valorisation culturelle ou linguistique, destinés à entretenir la langue alsacienne ou le dialecte lorrain (Eurométropole de Strasbourg, Office du Tourisme Vosges-Alsace).
  • L’écomusée du Pays de la Charcuterie, à Uxegney, expose les outils des fermiers venus d’Alsace et la diversité des recettes transmises.

La frontière, jadis douloureuse, s’est muée en interface féconde. Elle enseigne aux visiteurs — et à ceux qui y vivent — que l’identité vosgienne se nourrit du passage, de la mémoire et de l’altérité. Pour qui s’attarde dans ces villages de brume et de lumière, chaque pierre, chaque fête, chaque paysage dit la richesse de l’entre-deux.

Pour aller plus loin : conseils de lectures et itinéraires “frontière”

  • Itinéraire Conseillé : Route des Crêtes (du col du Bonhomme au Markstein), avec halte à Munster, Sainte-Marie-aux-Mines et dans la vallée de la Bruche.
  • Lectures :
    • François Roth, La Lorraine annexée : Etude sur la présidence de l’Alsace-Lorraine (1920-1939) (Presses Universitaires de Nancy)
    • L’Alsace et la Lorraine, deux provinces entre France et Allemagne, Dossier documentaire (INA/France 3 Grand Est)
    • Patrimoine et frontières : l’exemple de la Lorraine, dossier du CRDP de Lorraine

Marcher le long de la frontière vosgienne, c’est lire dans ses paysages une histoire faite d’aller-retours, de peurs, de curiosités et de promesses. Il ne vous reste plus qu’à franchir les cols… et à écouter les voix mêlées du patrimoine vosgien, forgées à la lisière de l’Alsace.

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