Cités minières : la mémoire gravée dans la brique

Les cités ouvrières de Moselle constituent l’un des plus puissants marqueurs de l’immigration industrielle. Édifiées à proximité des mines de fer et de charbon, elles dessinent des villages dans la ville, où chaque quartier devient le miroir d’une vague migratoire ou d’un patronage religieux. Leurs noms résonnent : Petite-Rosselle, Carling, Freyming-Merlebach, Hayange, Uckange…

Petite-Rosselle, cité de charbonniers et de « polonais »

Aux extrêmes frontières de la Moselle, accrochée à la Sarre, Petite-Rosselle a vu s’installer dès la fin du XIXe siècle des mineurs venus à la suite de l’ouverture des premières puits (foncés à partir de 1856 par la Compagnie des Mines de Stiring). La commune accueille ensuite d’importantes vagues de travailleurs venus de Pologne : en 1931, la commune comptait plus de 42% de Polonais ou descendants de Polonais, un record local (source : INSEE).

  • Les corons de la Verrerie : alignements de maisons basses aux toits rouges, avec leurs jardins étroits, typiques de l’habitat minier, témoignent de la vie quotidienne d’antan.
  • L’église polonaise Notre-Dame-de-Chęstochowa : inaugurée en 1955 pour la communauté polonaise, rare exemple d’église dédiée à la Vierge Noire hors Pologne. Elle symbolise l’enracinement progressif de cette diaspora.

Hayange, vallée de l’acier et mosaïque d’identités

Hayange, cœur battant de la « Vallée de la Fensch », a accueilli jusqu’à 34% de travailleurs étrangers en 1954 selon l’INSEE. La majorité venait d’Italie, suivie de familles venues du Portugal, d’Espagne, du Maghreb et de l’Europe de l’Est.

  • La cité ouvrière du Konacker : mixité sociale et ethnique, urbanisme pensé par les industriels.
  • Des squares, des associations culturelles (italiennes et portugaises) : ils témoignent de la persistance des cultures d’origine et de la solidarité, comme la Maison de l’Italie.

Carling et la cité-jardin du Maroc

Créée pour loger les mineurs nord-africains, la cité du Maroc, bâtie dès 1956, illustre une étape moins connue : la main d’œuvre arrivée des anciennes colonies après la guerre d’Algérie (en 1963, on y dénombre plus de 14% de Marocains et Algériens). La mosquée de Carling, inaugurée en 1981, fut l’une des premières de Moselle.

Mines et sites industriels : là où convergeaient les espoirs

Les puits, les aciéries, les hauts-fourneaux… ont été de véritables aspirateurs à main-d’œuvre étrangère. Certains sites sont aujourd’hui devenus espaces de mémoire ou musées, structurants pour tout itinéraire sur l’immigration ouvrière.

Musée Les Mineurs Wendel à Petite-Rosselle

Ce complexe classé Monument historique (ayant arrêté son activité en 1986), accueille un parcours muséal retraçant l’histoire des mines, des luttes sociales, mais aussi le quotidien, les logements, la table, les rituels religieux des familles italiennes, polonaises, maghrébines venues travailler au charbon. On y découvre :

  • Les anciens vestiaires, appelés « salles des pendus », où chaque ouvrier avait son panier suspendu : un véritable lieu de solidarité et de transmission orale, où se croisaient les langues, le plerin patois polonais, le lorain local, l’italien.
  • Des expositions sur l’organisation de la vie des immigrés, sur fond de grèves et de luttes pour la citoyenneté et l’égalité des droits (notamment celles de 1963 – voir Le Monde).

Le Haut-Fourneau U4 d’Uckange

Il incarne la mémoire de l’industrie sidérurgique. Si le site s’attache surtout à l’histoire du fer et de l’acier, il accueille désormais de nombreux témoignages sur la composition de la population ouvrière, capte les souvenirs des grèves interethniques de 1905, 1948, 1963. Des plaques commémoratives y rappellent la part déterminante des travailleurs immigrés.

Églises, lieux de culte et solidarités : racines spirituelles et sociales

La diversité religieuse fruit de l’immigration a laissé de remarquables traces patrimoniales. Si la majorité des migrants étaient catholiques (Italiens, Polonais, Portugais, Croates), on trouve aussi des lieux de culte orthodoxes ou musulmans, rarement mis en avant dans les guides.

  • L’église polonaise Notre-Dame-de-Chęstochowa à Petite-Rosselle : témoin de l’attachement à la foi d’origine et de l’intégration progressive, notamment via les écoles paroissiales où se galvanisait l’identité.
  • La mosquée de Carling : discrète mais pionnière, elle signa la reconnaissance et la visibilité des mineurs nord-africains à partir des années 70-80.
  • Des salles paroissiales, chapelles polonaises à Nilvange, Russange, Gandrange : points d’ancrage des communautés au quotidien.

Les marchés, squares et lieux de sociabilité ordinaire

Ils sont souvent absents des « tours panoramiques », mais les marchés ouverts, les anciens cafés ouvriers, les stades associatifs, sont au cœur du récit migratoire. Ils offrent un éclairage vivant sur le métissage quotidien :

  • Le marché de Forbach : ici s’échangent charcuteries polonaises, pâtes italiennes, bricks maghrébines, révélant la plasticité de la culture locale. Plus de 40% des Forbachois ont au moins un grand-parent né à l’étranger selon l’INSEE (2021).
  • Café « Chez Antonio » à Fameck : repaire historique des ouvriers portugais, cinéma populaire, salle d’accueil des réunions syndicales où sont nés de nombreux mouvements (source : archives municipales de Fameck).
  • Festivals culturels comme les « Rencontres transfrontalières » : modernes héritiers des bals italo-polonais et fêtes des nations ouvrières des années 50-70.

Sites de mémoire et commémorations : garder vivante la pluralité des identités

Certaines plaques, stèles, lieux de recueillement, rappellent les sacrifices et les espoirs de ces travailleurs venus d’ailleurs.

  • Stèle des mineurs polonais à Petite-Rosselle (1975) : apposée près du cimetière pour commémorer les morts à la mine et les racines plurielles de la commune.
  • Monument aux morts d’Uckange : orné de patronymes italiens, croates, maghrébins.
  • Festival Mémoire Ouvrière à Homécourt et Joeuf : associé à des expositions (photographies de familles, archives sonores polyglottes), il prolonge le geste d’intégration citoyenne.

Cartographie, légendes et paysages anthropisés : traces visibles et invisibles

L’immigration ouvrière a modelé la topographie mosellane :

  • Les terrils, cônes noircis aux portes de Créhange, Saint-Avold, Forbach, où les enfants de toutes origines s’inventaient un pays en miniature.
  • Des noms de rues : « Rue des Italiens », « Rue de la Pologne », « Rue Ahmed-Kaddour » à Nilvange, mémoire vive dans la toponymie.
  • Des anciens jardins ouvriers, de Knutange à Thionville, où la transmission des semences allait de pair avec celle des langues et des plats.
Ce paysage « pays », transfiguré par plus d’un siècle de circulation humaine, raconte une histoire qu’aucune archive seule ne pourrait entièrement déployer.

Quelques chiffres-clés pour mieux comprendre l’ampleur du phénomène

  • En 1931, sur les 730 000 habitants de Moselle, près de 110 000 étaient étrangers (INSEE), soit 15 % de la population (deux à trois fois plus que la moyenne nationale).
  • Entre 1919 et 1939, près de 127 nationalités étaient officiellement recensées par les autorités minières sur les sites de la vallée de la Fensch (source : Archives Départementales de la Moselle).
  • En 1982, au pic de la crise sidérurgique, 47 % des ouvriers de Carling étaient nés à l’étranger ou enfants d’étrangers.

Pour explorer soi-même : conseils et itinéraires

  • Parcours urbain à Hayange : du Konacker au square du Souvenir, carte à la main, guetter les traces dans la brique, les citations sur les murs, les plaques de rues, demander le récit des anciens au détour d’un banc.
  • Randonnée à Petite-Rosselle : du Musée Les Mineurs Wendel aux corons, découverte du cimetière, halte à la stèle polonaise puis pause gourmande dans une boulangerie familiale.
  • Passage à Carling : visite discrète de la cité du Maroc, rencontre possible (sur rendez-vous) avec certaines associations de mémoire (comme Cœur de Mineurs).
  • Participation à une fête culturelle : été comme hiver, goûter au brassage via les festivals locaux, notamment à Fameck ou Forbach.

L’héritage vivant et la nécessité de transmission

Parcourir ces lieux, c’est accéder à bien plus que des vestiges. C’est toucher du doigt la complexité d’une histoire faite d’arrachement, d’adaptation, de luttes et de solidarités. C’est découvrir que la Lorraine, loin d’être un simple décor, est une mosaïque patiemment élaborée, où chaque venue a laissé un pli, un poème, une recette. Assumer cette pluralité, c’est aussi la condition d’une hospitalité et d’un avenir partagés. Pour prolonger la découverte, n’hésitez pas à consulter :

  • Le site Cité Mémoire, sur les patrimoines de l’immigration en Moselle
  • Le Musée Les Mineurs Wendel pour préparer une visite en famille ou en groupe
  • Les archives de la région Grand Est pour approfondir la généalogie ouvrière.

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